II. La personnalité de Nina

 

2.1. Nina livrée à son Surmoi archaïque

 

Thomas demande à Nina « toute cette discipline pour quoi ? » et Nina répond « je veux être parfaite ». Il y a dans cette phrase toute l'aspiration de Nina à son Moi Idéal.

On imagine que Nina n'a pas eu de père présent et que sa mère a mis à distance toute figure paternelle de substitution potentielle, afin de garder cette relation fusionnelle avec sa fille. Ainsi, Nina n'a pas pu passer correctement l'oedipe et accéder à un Idéal du Moi plus humain. Elle reste soumise à un Surmoi archaïque violent.

Pour s'en sortir, elle utilise des mécanismes obsessionnels, qu'elle peut sublimer dans la danse classique.

On peut même imaginer que Nina a déplacé une partie de son Moi Idéal sur ses professeurs de danse successifs et sur la danseuse étoile qu'elle admire (Beth) ce qui lui permet de rendre plus supportable les injonctions de son Surmoi en les divisant.

 

 

2.2. Mécanismes obsessionnels et danse classique

 

Jusqu'ici, elle a réussi à résoudre ses conflits psychiques en mettant un couvercle hermétique sur ses pulsions, au moyen de mécanismes obsessionnels puissants. Nina réussit même à faire quelque chose de constructif de cette psychopathologie, qui peut donner des symptômes très handicapants, en investissant la danse classique.

La sublimation est d'ailleurs un des mécanismes de défenses habituels des personnalités obsessionnelles.

 

À travers la danse, elle poursuit sa quête du Moi Idéal par la recherche de la perfection dans le mouvement. La danse lui permet (d'essayer) de satisfaire les exigences intransigeantes de son Surmoi archaïque :

- maîtriser son corps → maîtriser ses pulsions,

- répéter mille fois le même mouvement → souci du détail, rites conjuratoires du défaut de perfection,

- être tenace et ce, malgré la douleur → obstination, refus d'écouter son corps qui n'est que l'outil que la danseuse se doit de maîtriser parfaitement,

- préparer ses chaussons (très visible dans le film) → un rituel, méticulosité

- soumission aux professeurs/directeur exigeant → souci de l'ordre, sens des obligations.

 

 

2.3. Danse classique et faux-self

 

Au-delà de ces traits caractéristiques obsessionnels, la danse classique est aussi une métaphore du faux-self de Nina. Sur scène, une danseuse est lisse, souriante, aucun cheveu ne dépasse, elle doit faire croire à la légèreté, à la facilité du mouvement et se couper de sa douleur physique et morale (ce qui rejoint l'isolation, voire le clivage dans le cas de Nina).

 

Chez les sportifs de haut niveaux, on dit qu'il faut avoir un « mental d'acier » pour réussir. C'est là que la sublimation de Nina de sa personnalité obsessionnelle dans la danse atteint ses limites, et même joue contre elle. La danse l'incite à surinvestir encore plus son mental et la maintient dans l'illusion de toute-puissance sur son corps notamment et donc, sur ses pulsions.

Et ce sont ces pulsions sexuelles et agressives qui refont surface dans une tentative d'intégration à sa personnalité. Le film montre d'ailleurs comment Nina, à la fois, redoute l'imprévu, le non-contrôlé et en même temps a envie de l'explorer, signe de sa subpersonnalité (composé de ses pulsions refoulées) qui se réveille. Si Nina réussissait à l'intégrer à sa personnalité, cela pourrait enrichir sa vie. Elle pourrait accéder à des domaines méconnus jusqu'alors : la relation à l'homme, la séduction, le plaisir sexuel, l'affirmation de soi... C'est justement quand elle commence à desserrer l'étau (par exemple, en sortant alors qu'elle a une répétition importante le lendemain) qu'elle peut expérimenter l'autonomie, grâce à son agressivité qui tient sa mère à distance, et le plaisir en laissant la place à ses pulsions sexuelles.

 

 

2.4. Fixation stade sadique-anal

 

Par ailleurs, le caractère obsessionnel réfère à une fixation au stade anal que Freud qualifie de sadique.

Dans le cas Nina, on peut imaginer l'utilisation de la formation réactionnelle (un autre des mécanismes de défenses caractéristiques des personnalités obsessionnelles) pour contrer ses pulsions agressives envers sa mère qui, comme nous le verrons plus en détails plus loin, ne devait pas accepter les premiers « non » de sa fille. Pour s'en sortir, l'enfant qu'a été Nina a été obligée de rester sous la coupe de sa mère, qui était probablement son seul parent et donc tout son monde.

 

 

2.5. Phase dépressive : que se passe-t-il quand on dépasse Dieu ?

 

Nina soumise à son Surmoi archaïque reste également fixée à la phase dépressive, dépendante d'une mère toute-puissante.

Elle fonctionne en tout ou rien, d'où la difficulté pour elle d'accepter d'intégrer, un peu, du pulsionnel qui se réveille. Il n'y a pas de demi-mesure possible c'est nina-blanche ou nina-noire, il n'y a pas de co-existence possible : l'une des deux doit mourir.

 

Cette fixation à la phase dépressive peut être également une des causes de sa désorganisation psychique quand elle arrive à surpasser sa mère en obtenant le rôle que cette dernière n'a jamais eu. Ce fait est de plus, accentué par l'accident dont est victime Beth, que l'on pourrait voir également comme un modèle parental marquant la différence des générations : c'est la grande danseuse étoile de la compagnie à laquelle Nina rêve de ressembler. Or là, Nina obtient le rôle, Beth est renvoyée et se fait renverser par une voiture : Nina a non seulement surpassé sa mère, mais en plus l'a détruite.

A ce moment, c'est son monde entier qui s'écroule : elle vient d'atteindre et surpasser son Moi Idéal – en termes imagés : de dépasser « Dieu » - qu'est-ce qui peut lui donner un sentiment de sécurité si même Dieu est dépassé ? Elle régresse alors à la phase précédente (phase schizo-paranoïde) et devient livrée à ses pulsions, ses fantasmes, ne discerne plus le dedans du dehors (hallucinations), perd son contenant (plumes qui percent sa peau)...

L'Autre perd alors de sa consistance, il disparaît :

- quand Nina est dans une phase maniaque : gorgée d'un sentiment de toute-puissance en sortant de scène après la variation du cygne noir, elle bouscule les autres danseuses, elle ne les voit pas, ne les entend pas ;

- quand Nina est dans sa phase dépressive : l'autre devient la projection de son sentiment de persécution (particulièrement visible dans la scène où elle pense voir Thomas (qui se transforme en bête) faire l'amour en coulisse avec Lily.

 

Elle ne peut plus s'appuyer sur qui que ce soit (puisqu'elle a détruit sa mère), tout son univers se délite.

 

 

2.6. Les fantasmes homosexuels de Nina comme tentative de complétude ?

 

Dans l'attirance homosexuelle de Nina pour Lily, on peut bien entendu lire la recherche de l'amour d'une mère, qui, si elle est très présente dans la vie de Nina, n'en est pas moins hostile à certains moments. Cette pulsion homosexuelle serait donc plus une pulsion homo-émotionnelle.

 

L'identité sur le plan sexuel consiste à être conscient de sa masculinité ou de sa féminité. Les homosexuels peuvent avoir un sentiment d'insuffisance en ce qui concerne l'essence-même de leur être. Ils recherchent donc la partie d'eux-mêmes qui leur manque, chez une autre personne. Par le contact ou l'union sexuelle avec une personne du même sexe, ils se sentent, au moins momentanément, entiers et plus complets. Ainsi, à travers la relation (fantasmée) de Nina avec Lily, elle retrouve sa puissance féminine. Cette recherche de complétude est d'autant plus flagrante quand on considère Lily sous l'angle des projections de la subpersonnalité refusée de Nina : ainsi en faisant l'amour avec Lily, Nina cherche surtout à réunir ses parties opposées.