IV. Triangle œdipien

 

Nous pouvons nous poser la question du triangle oedipien, à distance et dans le temps, entre Nina, sa mère/Beth (qui peut être vue comme une figure maternelle d'identification à l'intérieur de la compagnie) et Thomas (joué par Vincent Cassel).

Nina n'a a priori pas connu son père et il est facile d'imaginer la difficulté qu'a représenté le passage de la phase oedipienne avec cette mère castratrice. Et on peut se demander si finalement ce conflit ne serait pas réactivé par la relation particulière que Thomas entretient avec Nina. Qui est le père de Nina ? Le Thomas de l'époque qui a séduit sa mère et a détruit ses rêves de carrière (selon la mythologie de la mère) ?

 

 

4.1. La mère castratrice en rivalité avec sa fille

 

Dans l'ambivalence de la mère à l'égard de sa fille, évoquée dans le chapitre précédent, nous pouvons lire également la rivalité oedipienne.

L'Envie de la mère est perceptible par exemple lorsqu'elle aide Nina à se préparer pour la soirée de présentation de la nouvelle saison de la compagnie et que l'on comprend qu'elle n'est pas conviée : « il te veut pour lui tout seule ».

L'infantilisation de Nina peut être vue également comme un moyen pour sa mère de s'assurer que sa fille ne la dépassera jamais (en tant que danseuse, mais aussi en tant que femme). Et quand elle commence à le faire, sa mère essaie de l'empêcher : elle ne la réveille pas avant la première, lui tient des discours pour qu'elle renonce au rôle « je savais que tu étais trop fragile, que ce rôle c'était trop pour toi » : sur un niveau superficiel on peut voir l'inquiétude d'une mère, mais sur un niveau intrapsychique c'est plutôt une incitation à revenir à son statut de petite fille incapable sans sa mère.

 

 

4.2. Quête phallique et angoisse de castration de Nina

 

Le fait pour Nina de dépasser sa mère peut être générateur d'angoisse de castration. Si l'on s'en réfère à la théorie kleinienne, on pourrait voir le rôle du cygne blanc/cygne noir comme le phallus. En effet, ce rôle est réputé pour être le plus difficile du répertoire des ballets classiques, notamment en raison de la dualité du rôle et du célèbre enchaînement de 32 fouettés dans la variation du cygne noir (« le coda »). D'ailleurs, c'est au moment de ces fouettés, que Nina perd l'équilibre lors de l'audition quand Lily rentre dans la salle. Elle réessaie alors chez elle, mais là se blesse le pied et décide de mentir à Thomas le lendemain en lui disant qu'elle y est arrivé, ce qui peut être étonnant au vu de sa personnalité obsessionnelle. Dans ce cas elle déroge peut-être à ses règles de moralité car l'enjeu est, ni plus ni moins, réussir à posséder enfin le phallus par ce rôle.

 

A noter également que pour la petite fille qui veut posséder les bébés à l'intérieur du ventre de sa mère, ces bébés sont mis là par le pénis paternel (bébés et pénis paternel étant le phallus pour la petite fille). Là c'est Thomas qui distribue le rôle (le phallus) et qui le donne à Nina, alors que le Thomas de l'époque de sa mère ne le lui a jamais donné....

 

Ainsi, Nina est assaillie par la crainte que sa mère va la punir en représailles et détruire son phallus (le rôle – ce qu'en effet, la mère cherche à faire), ce qui engendre un degré d'angoisse très élevé équivalent à l'angoisse de castration chez le petit garçon.

 

 

4.3. Thomas comme initiateur de la puissance féminine de Nina

 

Le rôle de Thomas est bien entendu trouble et il y aurait beaucoup à dire sur ses motivations intrapsychiques, mais sous l'angle du triangle oedipien avec Nina, il a un rôle plutôt positif. Il lui permet de passer du statut de petite fille à celui de femme qui, s'il n'y avait eu cet ensemble de paramètres déjà évoqués et ceux à venir dans la suite de cet article, aurait pu la mener vers une vie de femme adulte autonome.

 

4.3.1. La séduction de Nina

Deux scènes sont représentatives de l'oedipe qui se rejoue pour Nina :

- elle se met du rouge à lèvre avant son rendez-vous avec Thomas pour espérer obtenir le rôle : cela fait penser à la petite fille qui se fait jolie pour tenter de séduire son papa. D'ailleurs, elle le fait dans le métro et non chez elle, probablement pour être à l'abri du regard de sa mère qui ne l'y aurait pas autorisé ;

- elle va dans la loge de Beth (qui est celle à qui précédemment Thomas donnait les 1er rôles-phallus) et prend du maquillage, comme la petite fille qui va s'identifier à la mère et mimer sa manière d'être séduisante en mettant ses chaussures ou son rouge à lèvre.

On pourrait dire que c'est bien Nina qui initie le jeu de séduction avec Thomas, comme la petite fille qui « rentre » dans l'oedipe en faisant les yeux doux à son papa.

 

Le rôle des parents est alors de laisser faire avec une bienveillance amusée pour que la petite fille prenne confiance dans sa capacité de séduction, mais également de poser les frontières de l'interdit de l'inceste.

 

4.3.2. Thomas encourage l'accès à la puissance féminine

Le projet de Thomas pour la réussite de son ballet est que Nina, qui est parfaite en cygne blanc, accède à son côté pulsionnel pour pouvoir interpréter aussi le cygne noir. Ainsi, il encourage Nina à expérimenter l'agressivité et la sexualité.

Par exemple, quand Nina vient lui demander le rôle, il la teste pour voir jusqu'où elle va aller, probablement surpris de la voir venir le séduire pour obtenir le rôle, ce qui est plus du registre du cygne noir qui manipule et séduit pour arriver à ses fins que de celui du cygne blanc pur. Quand il voit qu'elle abandonne un peu vite, il lui demande « c'est tout ? », sous-entendu « tu ne vas pas de battre plus que ça ? » et, voyant que Nina ne comprend pas, l'embrasse de force comme pour provoquer un déclic en elle. Là, Nina le mord et s'en va, persuadée qu'elle n'a pas la rôle, mais pour Thomas c'est le signe qu'elle a le potentiel (= l'agressivité de sa subpersonnalité refoulée) pour jouer le cygne noir.

 

4.3.3. Est-ce que l'interdit de l'inceste est posé par Thomas ?

C'est vrai qu'à plusieurs reprises Thomas embrasse Nina, et on pourrait questionner l'abus de sa position de directeur de la compagnie. Et évidemment que si un père embrassait ou touchait sa fille comme le fait Thomas, ce serait incestueux.

Mais là, il s'agit de 2 personnes adultes et finalement, Thomas n'abuse pas vraiment de sa position. A plusieurs reprises, il pourrait allait jusqu'à avoir des relations sexuelles avec Nina, mais à chaque fois, il arrête le jeu de séduction, comme si ce n'était pas ça son but :

- lors du travail sur le pas de deux, il séduit Nina, et quand elle est complètement subjuguée, il arrête net et lui dit « là c'est moi qui t'ait séduite, alors que ça devrait être l'inverse » et il s'en va ; c'est comme s'il lui avait montré comment faire pour séduire, comme un exercice pour qu'elle accède à sa séduction nécessaire pour le rôle ;

- de la même manière, lorsqu'il la ramène chez lui après la soirée de présentation de la nouvelle saison, on pourrait croire qu'il le fait pour coucher avec elle : « maintenant que je t'ai donné le rôle, tu dois me remercier » mais finalement, il lui parle de sexe et lui donne à nouveau « un exercice » (celui de se masturber) et la renvoie rapidement chez elle.

 

La situation est troublante car on voit 2 adultes à l'écran, mais la sexualité dont il est question n'est pas génitale en fin de compte. Il s'agit de l'apprentissage de la séduction pour Nina par Thomas, qui espère qu'elle accédera alors à sa puissance féminine pour jouer pleinement le rôle qu'il lui a confié. Il n'y a pas réellement de passage à l'acte sexuel, même s'il y aurait beaucoup à dire sur la psychologie du personnage de Thomas.

 

Finalement sur le plan intrapsychique de Nina, c'est plus symboliquement que Thomas ne tient pas la limite. En effet, il lui confie le rôle précédemment détenu par Beth (qui est, comme nous l'avons déjà évoqué, une représentation de la la Mère/Femme pour Nina). Ainsi, Nina accède au phallus précédemment détenu par la Mère....

 

 

4.4. Nina gagne l'Oedipe... ce qui cause sa perte

 

Nina accède au rôle précédemment détenu par Beth et jamais obtenu par sa mère et ainsi gagne l'Oedipe. Ce qui est positif pour sa carrière est, en fait, dramatique sur un plan intrapsychique pour elle. Non seulement elle doit gérer ses angoisses de castration, mais aussi sa culpabilité.

En effet, le réel rattrape l'intrapsychique lorsque peu de temps après la soirée de présentation et l'altercation entre Thomas et Beth, cette dernière a un accident et a les jambes brisés. Ainsi, Nina est prise dans une culpabilité terrible d'avoir dépassé sa propre mère, d'avoir participé indirectement au licenciement de Beth, mais aussi d'avoir détruit Beth, lui ôtant tout espoir de danser un jour.

 

En somme, Nina transgresse les 2 interdits fondamentaux que la phase oedipienne doit poser : l'interdit de l'inceste et l'interdit du meurtre.

 

On imagine les ravages que cause cette double transgression dans son Moi fragile. Comment retrouver des frontières rassurantes ?